La plupart des patrimoines ne sont pas construits : ils sont accumulés. Un contrat ouvert à la banque, un autre chez un assureur rencontré au bon moment, un bien acheté parce que l'occasion se présentait. Chaque décision était défendable isolément. L'ensemble ne l'est pas nécessairement.
Le patrimoine par sédimentation
Personne ne décide un jour de détenir quatre contrats d'assurance-vie faisant doublon, un plan d'épargne inutilisé et une part de société civile dont l'objet ne correspond plus au projet. Cette situation se constitue par couches successives, chacune ajoutée sans regarder ce qui existait déjà.
Le mécanisme est simple : les solutions patrimoniales se décident une par une, avec des interlocuteurs dont chacun ne connaît qu'une partie de la situation. Le banquier connaît les comptes, l'assureur connaît les contrats, le notaire connaît l'immobilier, l'expert-comptable connaît l'entreprise. Aucun ne voit l'ensemble, et personne n'est chargé de le regarder.
Un patrimoine mal construit n'est presque jamais le résultat de mauvaises décisions. C'est le résultat de bonnes décisions prises séparément.
Ce que la vue d'ensemble fait apparaître
Quatre choses, invariablement, deviennent visibles dès qu'on met tout sur une seule page.
- Les doublons. Deux contrats qui poursuivent le même objectif, dont l'un facture des frais supérieurs sans contrepartie. Deux enveloppes dont une seule aurait suffi, mais dont la fermeture ferait perdre l'antériorité fiscale de la mauvaise.
- Les concentrations involontaires. Le même facteur de risque présent dans trois poches distinctes, sans que personne l'ait voulu. Nous avons décrit ce mécanisme dans notre article sur ce que diversifier veut dire.
- Les trous. Aucune réserve disponible, aucune couverture d'incapacité, aucune clause bénéficiaire à jour. Ce sont rarement des oublis : ce sont des sujets qui ne se posent qu'à celui qui regarde l'ensemble.
- Les incohérences de durée. Un capital immobilisé huit ans alors qu'un projet est prévu dans trois. Une épargne de précaution placée sur un support qui fluctue. Une dette dont l'échéance ne correspond pas à l'horizon de l'actif financé.
Les quatre poches
La méthode que nous appliquons consiste à répartir l'ensemble du patrimoine en quatre poches définies par leur fonction, et non par leur nature juridique.
La poche de sécurité couvre les imprévus et quelques mois de charges. Elle est disponible immédiatement et ne fluctue pas. Son rendement est une question secondaire : sa fonction est d'exister le jour où l'on en a besoin, précisément pour éviter d'avoir à toucher aux autres.
La poche de projet finance ce qui est identifié et daté : un apport, des études, un changement de vie. Son horizon est connu, donc sa composition l'est aussi.
La poche de long terme travaille sur dix ans et davantage. C'est elle qui porte le risque, parce que c'est la seule qui en a le temps, et c'est elle qui doit résister à l'érosion monétaire.
La poche de transmission n'est pas destinée à être consommée. Elle obéit à des règles différentes : l'horizon n'est plus le vôtre, la fiscalité applicable n'est plus la même, et le bénéficiaire final n'a pas nécessairement vos objectifs.
Pourquoi la fonction prime sur le produit
Une assurance-vie peut occuper les quatre poches selon la façon dont elle est utilisée. Un même contrat sert de réserve disponible, de support de projet, de moteur de long terme ou d'outil de transmission. Raisonner en produits conduit à demander quel est le meilleur contrat, question à laquelle il n'existe pas de réponse. Raisonner en fonctions conduit à demander à quoi sert cet argent, question à laquelle il existe toujours une réponse.
L'entreprise et la résidence en font partie
Deux actifs sont systématiquement absents des inventaires patrimoniaux, alors qu'ils pèsent souvent davantage que tout le reste réuni.
La résidence principale n'est pas un placement : elle ne produit aucun revenu et ne se vend pas sans se reloger. Elle n'en constitue pas moins une part majeure du patrimoine et de l'endettement. Nous l'excluons de l'assiette d'actifs investissables, mais jamais de l'analyse.
L'entreprise, pour un dirigeant, est presque toujours le premier actif. Elle porte la valeur, elle produit le revenu, et elle absorbe le temps. Un patrimoine où l'entreprise pèse quatre-vingts pour cent n'est pas un patrimoine diversifié qui comporte une entreprise : c'est une entreprise assortie de quelques placements.
La question n'est pas de savoir si cette concentration est acceptable. Elle l'est souvent, et c'est même ce qui crée la valeur. La question est de savoir si elle est délibérée, et ce qui se passe le jour où elle cesse de l'être.
La fiscalité vient après, pas avant
L'erreur la plus fréquente consiste à partir de l'avantage fiscal et à construire autour. Un dispositif de défiscalisation est d'abord un investissement : s'il est mauvais, l'économie d'impôt ne le rend pas bon, elle le rend simplement moins mauvais pendant quelques années.
L'ordre correct est inverse. On détermine la fonction, on choisit l'actif qui la remplit, puis on retient l'enveloppe la plus efficace pour le détenir. La fiscalité optimise une décision ; elle ne la remplace pas.
Une vue d'ensemble se maintient
Un état des lieux vieillit. Un changement de situation familiale, une cession, un héritage, un déménagement à l'étranger, une évolution du régime d'un dispositif : chacun de ces événements peut rendre caduque une organisation qui était pertinente l'année précédente.
Le rythme raisonnable est annuel, avec une revue immédiate à chaque événement significatif. Ce n'est pas une question de suivi de performance, mais de cohérence : il s'agit de vérifier que ce qui a été construit correspond toujours à ce que vous voulez en faire.
Pour la poche de long terme et la poche de projet, nos simulateurs donnent l'ordre de grandeur : ce qu'une épargne régulière produit sur un horizon donné, et le capital que suppose un objectif daté.
Ce qu'il faut en retenir
Mettez tout sur une seule page, y compris l'entreprise, la résidence et les dettes. Attribuez à chaque ligne une fonction plutôt qu'une étiquette produit. Cherchez les doublons, les concentrations, les trous et les incohérences de durée avant de chercher un meilleur rendement. Et traitez la fiscalité comme une optimisation finale, jamais comme un point de départ.
Un patrimoine cohérent n'est pas celui qui contient les meilleurs produits. C'est celui dont chaque élément sait pourquoi il est là.
Ce sujet vous concerne ?
Nous vous proposons trente minutes pour en parler. Vous exposez votre projet ou votre situation, nous vous disons ce qui nous paraît pertinent et ce qui ne l'est pas. Sans engagement et sans honoraires.
Cet article a une vocation générale et pédagogique. Il ne constitue ni un conseil personnalisé, ni une recommandation d'investissement, ni une incitation à acheter ou à céder un instrument financier. Il ne tient compte ni de votre situation, ni de vos objectifs, ni de votre horizon, ni de votre tolérance au risque. Tout investissement comporte un risque de perte en capital, et les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Rédigé par Tirtha Financial Advisory.